Kessel

#38 Pourquoi garder pour vous ce qui a besoin d'être dit

J'ai recontacté mes deux premiers amours 20 après, et c'est l'intro de cette newsletter.

Désir d'apprendre
5 min ⋅ 02/08/2026

En sexothérapie, l'anamnèse occupe les premières séances. L’anamnèse c’est votre histoire avec la sexualité. Durant cette première étape du travail, je consacre toujours un certain temps aux premières expériences sexuelles et relationnelles de mes patient·es. Ces débuts s'ancrent profondément dans le corps et dans la tête et ils orientent souvent, à notre insu, ce que nous vivrons par la suite. Une première fois qui se passe mal peut conditionner celles qui la suivent, parfois durant des années. Il en va de même pour nos premières histoires d'amour, qui déposent en nous une première grammaire du lien. Ce phénomène varie d'une personne à l'autre, et il façonne en profondeur le rapport de beaucoup d'entre nous à leur propre désir.

Un jour, j'ai réalisé que je menais ce travail de mémoire avec mes patient·es et que ça faisait très longtemps que je n’y avais plus repensé pour moi. J'ai donc décidé de contacter mes tout premiers ex, les deux histoires qui ont ouvert ma vie amoureuse et sexuelle. La première entre mes 15 et mes 17 ans, la seconde entre mes 17 et mes 20 ans. Je voulais savoir ce que ces relations avaient été pour eux, comment ils les avaient vécues, quels souvenirs ils en gardaient plus de vingt ans plus tard.

Ce que j'ai découvert m'a touchée au-delà de ce que j'imaginais. Ces échanges, tenus deux décennies après (c’est quand même pas rien pétard on vieillit), se sont révélés ouverts et vulnérables. Je n'ai rencontré aucun mur, mais des personnes disponibles émotionnellement, prêtes à revisiter avec moi ce que nous avions traversé si jeunes. Nous avons enfin mis des mots sur ce que nos corps d'adolescent·es avaient vécu sans jamais pouvoir le nommer à l'époque.

Voilà ce que cette démarche m'a appris, et c'est le cœur de ce que je veux vous transmettre ce mois-ci. À 15 ou 17 ans, la plupart d'entre nous n'avaient ni les mots ni la sécurité intérieure pour dire ce dont ils avaient besoin, et nous avons appris très tôt à faire passer notre plaisir et nos désirs après ceux de l'autre. Cette place apprise dans nos premières expériences, nous la reconduisons souvent bien plus tard, au sein de couples installés et aimants. La difficulté que vous éprouvez aujourd'hui à parler de sexe et de vos besoins prend fréquemment racine dans ces débuts silencieux.

Retrouver ces deux hommes vingt ans après m'a prouvé une chose essentielle. La parole que nous n'avons pas su porter à l'époque demeure disponible, et elle se déploie parfois avec une justesse que seul le temps permet. La capacité à vous faire passer en premier et à dire l'entièreté de ce dont vous avez besoin reste vivante, ouverte à la construction et à la reconstruction, à l'âge que vous avez aujourd'hui, avec la personne qui partage votre lit.

Quand je vous ai posé la question en story, vos réponses se sont réparties presque également entre trois situations, trois manières de garder pour soi ce qui demanderait à être dit. Je vais les reprendre une par une, et à chaque fois je vous donnerai des débuts de phrase que vous pourrez emporter tels quels.

1. La peur de vexer

C'est la plus répandue, et la plus silencieuse. Vous voudriez dire un manque, une envie, un souhait de changement, et vous imaginez déjà le visage de votre partenaire se fermer, entendre un verdict là où vous portez une demande. Une parole sur le plaisir devient dans votre bouche une évaluation de sa valeur d'amant.e (il.elle devient soudainement plus assez bien), alors qu'elle constitue une invitation à explorer ensemble un territoire encore inhabité. Le principe qui désamorce tout est simple. Vous ancrez d'abord dans ce qui existe déjà et qui fonctionne, puis vous ajoutez votre envie par-dessus, comme un prolongement et non comme une correction.

Pour ancrer dans le positif avant de demander :

« Ce que j'adore quand on fait l'amour, c'est ………………, et j'ai envie qu'on en ait encore plus. »

Pour formuler une envie comme venant de vous :

« J'ai une envie qui me travaille depuis un moment, j'aimerais te la confier. »
« Il y a quelque chose que j'aimerais découvrir avec toi, est-ce que je peux t'en parler maintenant ? »

Pour dire un manque sans qu'il sonne comme un procès :

« J'ai besoin de plus de [lenteur, de jeu, de mots] en ce moment, et j'ai envie qu'on trouve ça

ensemble. Et toi, t’aimerais bien qu’on explore ? »
« Je te le dis parce que j'ai envie de plus de nous, avec beaucoup de tendresse. »

2. Aborder le sexe après une période charnière

Une naissance, une maladie, un deuil, une longue traversée sans désir. Ces passages réorganisent le corps et le couple en profondeur, et la conversation érotique reste souvent suspendue au bord de ces événements, pas rouverte, ou pas assez souvent, ou pas de la bonne manière. Vous attendez chacun.e que l'autre ose le premier, et l'attente elle-même finit par devenir une seconde distance, posée par-dessus la première. Plus le silence dure, plus l'enjeu paraît grand, comme si rouvrir le sujet exigeait désormais de rattraper tout le temps écoulé. La sortie tient en un seul geste. Vous nommez le silence à voix haute et vous vous désignez comme celle qui le rompt.

Pour nommer le silence installé :

« Depuis [l'événement], on a arrêté de parler de notre sexualité tous les deux, et ça me manque de le faire avec toi. »

Pour prendre l'initiative et lever l'attente réciproque :

« J'ai l'impression qu'on s'attend l'un l'autre pour rouvrir le sujet, alors j’aimerais commencer par te dire ce que je ressens dans mon corps et mon coeur. Tu es disponible pour qu’on en parle ? »

Pour proposer une redécouverte plutôt qu'un retour en arrière :

« On a changé tous les deux depuis, j'aimerais qu'on réapprenne l'un l'autre. Pour ma part, je sens que mon corps a besoin de [lenteur, tendresse, caresses, pratiques…]»

Pour partager le vécu du corps pendant la traversée :

« Est-ce que tu me raconterais comment tu as vécu ces mois-là dans ton corps ? Moi je vais te raconter les miens. »

3. Le manque de sensations

Celle-ci est la plus difficile à nommer, parce qu'elle ne concerne pas l'autre. Votre désir est peut-être resté intact, et pourtant votre corps ne répond plus comme avant. La sensation s'est retirée, et vous vous retrouvez à chercher les mots pour décrire une absence dont vous ignorez vous-même l'origine. Bessel van der Kolk (l’auteur du livre “Le corps n’oublie rien”, montre à quel point la capacité à ressentir ce qui se passe à l'intérieur de soi, l'interoception, peut se mettre en veille après une période difficile ou un évènemen traumatique. Pour beaucoup d'entre nous, la sensation arrive en réponse à une situation d'intimité, une fois le mouvement engagé, et non spontanément avant lui (je vous parle beaucoup du désir spontané et du désir réactif). Dire cela à votre partenaire lui offre la carte dont il ou elle a besoin pour vous accompagner.

Pour prévenir que la baisse ne vient pas de l'autre :

« En ce moment mon corps répond au ralenti, et j'ai besoin que tu saches que ça ne vient pas de toi. »

Pour demander les conditions qui réveillent la sensation :

« J'ai besoin de beaucoup plus de lenteur et de temps pour que les sensations reviennent, on essaie comme ça ? »

Pour expliquer le désir réactif avec des mots simples :

« Souvent l'envie n'est pas là au début, elle arrive une fois qu'on a commencé, alors laisse-moi le temps d'y venir. »

Pour demander de la présence :

« J'aimerais qu'on ralentisse, pour que je puisse me reconnecter à ce que je ressens. »

Ouvrir le sujet, le tenir et réparer si besoin

Au-delà des trois situations, trois moments reviennent dans toute conversation sur le sexe, et chacun a ses phrases.

Ouvrir, le tout premier pas, le plus vertigineux :

« J'ai quelque chose d'important pour moi à te dire sur nous deux, tu as un moment au calme ? »
« Ce que je vais te partager me rend un peu vulnérable, alors j’aimerais que tu puisses m’écouter jusqu'au bout. »

Tenir, quand vous sentez l'envie de tout minimiser en cours de route :

« Je préfère être maladroite et te le dire, plutôt que de le garder pour moi encore des mois. »
« Attends, j’aimerais vraiment que tu me laisses aller au bout de ma phrase. »

Réparer, si votre partenaire se braque ou se referme :

« Je vois que ça te touche, rien ne presse, je voulais juste te confier ce que je pense et ce que je ressens”
« J'ai peut-être été maladroite dans ma façon de le dire, ce que je veux te faire comprendre au fond, c'est [...]. »

Choisissez un moment volontairement éloigné du lit et du désir immédiat. Une marche, un trajet en voiture côte à côte, un repas préparé à deux. Le corps occupé et le regard qui n'a pas à se croiser en continu abaissent la tension de la conversation. Et formulez une seule chose à la fois. Une phrase reçue et accueillie ouvre la porte à la suivante, un autre jour.

Les questions que vous me posez souvent

Et si mon ou ma partenaire se braque malgré toutes ces précautions ?
Le braquage initial fait partie du processus, il signale que le sujet touche à quelque chose de vivant. Votre rôle consiste à tenir votre parole avec douceur et à laisser le temps travailler entre deux conversations. Ne réagissez pas en ayant peur, réagissez en tenant ce qui est important pour vous, avec douceur.

Combien de fois faut-il revenir sur le sujet ?
Autant que le lien le demande. Une conversation érotique dans la durée est une pratique qui s'entretient, au même titre que la tendresse ou le rire.

Je ne sais même pas moi-même ce que je veux dire. Est-ce normal ?
Absolument. Commencer par une sensation floue, partagée honnêtement comme telle, vaut mieux que d'attendre une formulation parfaite qui ne viendra jamais. Vous avez le droit de dire : « Je ne sais pas encore exactement ce dont j'ai besoin, et j'aimerais qu'on le cherche ensemble ou qu’on y réfléchisse. Tu arrives à poser des mots sur tes besoins toi ? J’aimerais que tu me les partages.»

Pour conclure

Ce que j'ai compris en remontant jusqu'à mes quinze ans, c'est que la place que nous prenons dans l'intimité s'apprend tôt et se réapprend toute la vie. Vous faire passer en premier et dire l'entièreté de ce dont vous avez besoin n'est pas un trait de caractère que l'on possède ou non. C'est une langue qui se parle, phrase après phrase, à commencer par la prochaine que vous choisirez de ne plus ravaler.

On se retrouve début Septembre pour une nouvelle édition de DÉSIR D’APPRENDRE, et d’ici là prenez soin de vous 🧡

Encore une fois un immense merci pour votre lecture, votre fidélité, et vos mots toujours si bienveillants.
Un immense merci à l’accueil apporté à mon programme Désir Vivant. Vous avez été super nombreux.se à vous l’offrir, et quel beau cadeau pour vous et votre couple !

Si ce sujet vous touche, si vous vous y retrouvez, écrivez-moi. Ces échanges sont toujours les plus beaux.


Gabrielle

J’espère que cette newsletter aura été éclairante sur différents points. N'hésitez pas à me partager vos pensées et expériences, car c'est dans le partage que nous pouvons grandir et évoluer ensemble. Et si vous avez besoin de moi je suis ! ❤️

Toutes les newsletters sont archivées ici, vous pouvez donc les retrouver si un sujet vous a particulièrement intéressé.

Vous pouvez également me retrouver sur instagram, sur Linkedin, et directement sur mon site internet.

Si vous avez la moindre question, vous pouvez directement répondre à cet email ou m’écrire juste ici, je réponds en général dans la journée !

Désir d'apprendre

Par Gabrielle Adrian

Je suis Gabrielle Adrian, sexologue clinicienne et thérapeute de couple. J’ai fondé en 2020 une plateforme d’accompagnement en sexothérapie pour ouvrir des espaces où l’on peut parler de désir, de la sexualité, du lien, du couple, sans tabou, et avec douceur et clarté. Dans ma newsletter Désir d’apprendre, je vous écris chaque mois une réflexion sensible sur ce qui nous relie : le désir, la séduction, l’ennui, la frustration… bref, sur la vie dans tout ce qu’elle a de vibrant et de plus complexe. Merci pour votre lecture 🧡