#35 "J'ai jamais autant fantasmé sur mon mari"

Ce que j'ai traversé pendant 11 jours de Vipassana

Désir d'apprendre
7 min ⋅ 03/05/2026

Je suis rentrée il y a plusieurs jours maintenant d’une retraite Vipassana. On me demande beaucoup “comment c’était ?”. C’est difficile à raconter. Ce qui est vrai.

Alors j'ai écris ce dont je me souviens. Mes sensations. Mes émotions. Et je vous en partage une partie dans cette missive.

Une idée qui ne m'avait jamais quittée

Vipassana, c'est une idée qui m'habitait depuis longtemps. Huit ans. Une de ces idées qui ne vous quittent pas, qui reviennent dans les conversations, dans les livres, dans les moments où vous vous demandez ce que vous êtes vraiment en train de faire de votre vie. J’étais en Inde, dans un coin paumé près de la frontière Népalaise, et j’ai croisé cette femme à l’époque qui rentrait d’une retraite Vipassana. Elle m’en a rapidement parlé, j’étais dedans.

On dit beaucoup qu’une retraite Vipassana c’est un appel interne. C’est pas quelque chose que l’on “veut” faire, c’est presque un appel du coeur. Je l’ai eu plusieurs fois et je l’ai pas écouté. Cette fois c’était la bonne. Je savais que c’était cette année, que j’en avais besoin.

J’ai donc pris du temps pour penser à mon WHY ? Pourquoi ? Pourquoi je veux faire ça ? J’ai enfin mis les mots dessus : je veux pouvoir traverser les périodes de souffrance en restant stable. Stable pour moi, et stable pour entourage. Le quotidien et la vie, c'est de la souffrance, de la frustration, de la peine, souvent. Et tout ça prend plus de place que la joie. Je voulais apprendre à traverser ces émotions, sans la déverser sur Jad, mon mari, et Camille, notre fils. Et tout mon entourage. Sans qu'il ait des dégâts collatéraux sur les gens que j'aime. On ne se rend pas toujours compte de toute la négativité que l’on créé.

Il y avait aussi une autre raison. Avant de partir, j'avais remarqué quelque chose en moi que je n'arrivais pas tout à fait à nommer. Ça faisait des semaines, peut-être des mois, que je portais une fatigue sans vraiment la regarder. Je la nommais, je la comprenais, je l'analysais avec précision. Mais je ne la ressentais pas vraiment.

C'est ça en fait, l'intellectualisation. On observe de loin.

Au quotidien je suis joyeuse, optimiste, pleinement vivante. Et en même temps, quelque chose se passait dans mon corps que je ne m'autorisais pas à regarder de près. Une fatigue de fond, discrète, installée, comme une invitée dont on ne demande jamais à quel moment elle compte partir.

Combien d'entre nous faisons ça ? Mettre les bons mots sur les choses, penser les avoir comprises, et mettre en place uniquement des choses superficielles ?

Prendre ses responsabilités

Quelques minutes après être arrivée, une assistante vient me chercher : the teacher wants to see you. Je me dirige surprise jusqu’à son bureau. J'avais mentionné en m'inscrivant que j'avais un bébé en bas âge et elle voulait juste me dire que le contact physique allait me manquer, et elle voulait s’assurer que j’étais dans les bonnes dispositions. Ils portent une importance forte à l’état mental dans lequel on arrive. Les conditions sont difficiles et assez choquantes, ils s’assurent qu’on peut tenir.

Notre échange dure 2 minutes. Avant de partir, elle me demande si j’ai une question.

Je n’avais pas de question juste une demande : si je viens vous voir en voulant partir, ne me laissez pas partir.

Elle m'a regardée et elle m’a dit : “Si, je vous laisserai partir.”

Prenez vos responsabilités. Vous êtes là pour quelque chose. Si vous voulez partir, vous partirez. J'ai compris à ce moment-là que personne n'allait me sauver de ce que j'étais venue chercher.

Ce que Vipassana demande, c'est onze heures par jour assise sur un tapis de méditation, sans regard avec les autres, sans contact physique, sans aucune soupape. Ils utilisent le mot prison dès le premier soir. Une prison pour te libérer, parce que tu n'as pas le temps dans ta vie quotidienne, de t'asseoir sur ce que tu ressens vraiment. Parce que si tu es triste, tu appelles un.e ami.e. Si tu es anxieux.se, tu ouvres Instagram. Si tu as peur, tu fais autre chose. Tu te distrais de toi-même avec une virtuosité que tu ne soupçonnes même plus.

Les trois premiers jours, on apprend à observer uniquement la petite partie de peau entre le nez et la lèvre supérieure, l'air qui rentre et qui sort. Ce tout petit triangle de chair. L'idée est de développer la finesse de l'attention, la subtilité dans nos ressentis, parce qu'on est grossiers dans nos sensations. On ne perçoit plus que les grandes choses : j'ai chaud, j'ai froid, j'ai faim, j'ai mal. La subtilité, on l'a perdue quelque part en chemin, dans le bruit et l'agitation de nos vies bien remplies. Au quatrième jour, on apprend la vraie technique : observer les sensations dans le corps avant de réagir. Ne pas réagir. Observer d'abord.

Jour un, huit et neuf

Le premier jour a été le plus dur pour moi. Mon système entier était en état de choc et à chaque pause, j'espérais pouvoir souffler un peu, mais il n'y a pas de soupape, pas de regard complice, juste soi avec tout ce qui remonte et nulle part où le poser.

L'inconfort vient d'abord du corps. Les jambes, le dos, cette douleur sourde qui s'installe et qu'on ne peut pas fuir en bougeant. Mais j'ai réalisé assez vite que ce n'était pas ça le plus difficile. Le plus difficile, c'est le temps. Certaines minutes duraient des heures. On regarde mentalement l'horloge, on calcule, on espère la pause comme une grâce, et cette attente elle-même devient une forme de souffrance. Puis quelque chose bascule. On entre vraiment dans le corps, dans la respiration, dans la sensation et le temps disparaît. Passé ce premier jour, j’ai ressentie une gratitude et un bonheur immense. Mes pensées allaient beaucoup vers la chance que j’ai d’être là “on me met dans les conditions parfaites, on me loge et on me nourrit gratuite, pour que je sois plus heureuse”, dinguerie totale. Mes méditations étaient puissantes. On ne se donne jamais de ce qui va remonter. On pense qu’on va penser à ci et ça, qu’on peut contrôler les choses. Ce n’est pas le cas. Ce qui est stocké dans notre tête et ce qui n’a pas été processé est une surprise totale.

Les jours huit et neuf ont été les plus intenses. Une anxiété profonde, des pensées d'une irrationnalité totale. J’avais peur que mon mari ne m’aime plus, pire que ça qu’il se rende compte que j’étais une erreur de parcours. Que mon business allait s'effondrer. Que Camille tombe par la fenêtre. Que tout le monde allait se rendre compte que je n'étais pas à la hauteur, famille, amis, patient.e.s. Des scénarios catastrophes que je n'aurais jamais osé formuler à voix haute tant ils me semblaient absurdes, et qui pourtant prenaient toute la place, pendant des heures, avec une conviction terrifiante.

Et puis, sans que je comprenne vraiment pourquoi, sans que j'aie rien fait de particulier, ça s'est dissous. Deux heures plus tard, ces pensées n'existaient plus. Pas refoulées ni résolues. Juste parties.

C'est ça que Vipassana m'a appris sur l'impermanence, et c'est une chose de le lire, c'en est une autre de le vivre dans son corps à 4h du matin sur un tapis de méditation : rien ne reste. Ni la peur, ni la douleur, ni la joie non plus. Tout traverse. Et la souffrance vient souvent moins de ce qu'on ressent que de l'énergie qu'on met à vouloir que ça soit autrement. C’est impressionnant à quel point notre tête aime le chaos.

Il y a eu des moments de joie pure, des larmes de joie, des moments de calme profond comme rarement j'en avais vécu, qui passaient aussi. Des millions d'étoiles comme seul éclairage à 4h du matin. L'aurore et ses pastels qui fixent le temps. Ce silence qui n'est plus une absence mais une présence, presque tactile.

Cette question de l'impermanence

Nous oscillons en permanence entre le désir et l'aversion, et c'est précisément cette oscillation qui nous met en souffrance.

Je veux. Je ne veux plus. J'aime. Je n'aime plus. J'attends quelque chose avec impatience, et une fois que je l'ai, je commence déjà à en vouloir autre chose ou à redouter de le perdre. On passe notre vie dans ce mouvement de balancier, à courir après ce qui nous attire et à fuir ce qui nous déplaît, sans jamais vraiment s'arrêter sur ce qui est là, maintenant, tel que c'est.

Le désir et l'aversion sont les deux faces d'une même pièce. L'aversion est encore une forme de désir : le désir que quelque chose ne soit pas là. Et ce mouvement constant, cette incapacité à rester dans ce qui est sans vouloir le changer ou le fuir, c'est là que réside une grande partie de notre souffrance.

On croit souffrir de ce qu'on n'a pas. On souffre surtout de ne pas savoir rester dans ce qu'on a.

J'ai jamais autant fantasmé sur mon mari

Pendant ces onze jours, j'ai beaucoup pensé à Jad. J’ai fantasmé sur mon mari comme rarement ça m’est arrivé. Mais quelle distraction !

Pour chasser de mon esprit l'image de son corps nu, je me concentrais encore et toujours sur ce petit bout de peau au dessus de ma lèvre et en dessous de mon nez. Mon centre névralgique depuis onze jours. Mais dans ma tête je dessinais le corps de mon apollon, et en dedans le calme était bien là.

Jad incarne naturellement ce que Vipassana enseigne. Il est rarement dans la colère, rarement dans l'agitation, rarement dans l'urgence du manque. Quand quelque chose n'est pas possible dans l'immédiat, il attend que ce soit le moment. Il reste calme, il observe, il vit dans le présent avec une facilité que j'ai toujours admirée sans vraiment la comprendre. Là-bas, j'ai compris : il habite son corps d'une manière que la plupart d'entre nous ont oubliée, ou peut-être jamais vraiment apprise.

En consultation, j'entends souvent des femmes me dire qu'elles n'arrivent plus à désirer leur partenaire. On cherche ensemble les raisons : la fatigue, la routine, la distance émotionnelle. Mais ce que Vipassana m'a appris, c'est qu'il y a parfois quelque chose de plus simple et de plus difficile à la fois : on ne sait plus s'arrêter sur ce qu'on ressent. On attend que le désir arrive grand, évident, impossible à manquer. Et pendant ce temps, les petits signaux du corps, la chaleur d'une main, le poids d'un regard, l'envie discrète qui arrive sans tambour ni trompette, on les traverse sans les voir.

Le retour, le téléphone, le contact

Je suis rentrée à la maison après onze jours sans contact physique. Retrouver Jad, retrouver Camille, retrouver mon lit, retrouver la chaleur d'un corps contre le mien, ça m'a traversée différemment. Comme si mes sens s'étaient affinés pendant l'absence, comme si le corps avait appris, dans le dépouillement, à recevoir ce qu'il avait l'habitude de traverser sans vraiment le sentir.

Je me suis rendu compte là-bas que je n'avais jamais été aussi reposée. Pas le repos de l'inaction mais quelque chose de plus profond, comme si tout ce qui avait été dispersé s'était lentement remis en place. Le silence, l'absence de contact, la nature, les repas simples, les heures sans écran. Mon corps s'était restauré d'une manière que je ne savais même pas possible.

C'est ici, au bout de ma solitude, que ma vie a recommencé. Je suis envahie de reconnaissance.

Les choses que j'aurais aimé mettre en pot pour m'en souvenir tous les jours :

L'odeur des fleurs dans le jardin à 4h du matin.
Le chant des oiseaux.
L'aurore et ses pastels.
L'odeur du réfectoire comme à l’époque de la cantine.
La certitude et le soulagement que ce qui est vécue dans la tête, grâce au corps, passe toujours.

Désirez et aimez. Mais vous d’abord.

Gabrielle

Pour conclure

On se retrouve début Juin pour une nouvelle édition de DÉSIR D’APPRENDRE, et d’ici là prenez soin de vous 🧡

Encore une fois un immense merci pour votre lecture, votre fidélité, et vos mots toujours si bienveillants.
Un immense merci à l’accueil apporté à mon programme Désir Vivant. Vous avez été super nombreux.se à vous l’offrir, et quel beau cadeau pour vous et votre couple !

Si ce sujet vous touche, si vous vous y retrouvez, écrivez-moi. Ces échanges sont toujours les plus beaux.

Avec toute mon affection,
Gabrielle

J’espère que cette newsletter aura été éclairante sur différents points. N'hésitez pas à me partager vos pensées et expériences, car c'est dans le partage que nous pouvons grandir et évoluer ensemble. Et si vous avez besoin de moi je suis ! ❤️

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Désir d'apprendre

Par Gabrielle Adrian

Je suis Gabrielle Adrian, sexologue clinicienne et thérapeute de couple. J’ai fondé en 2020 une plateforme d’accompagnement en sexothérapie pour ouvrir des espaces où l’on peut parler de désir, de la sexualité, du lien, du couple, sans tabou, et avec douceur et clarté. Dans ma newsletter Désir d’apprendre, je vous écris chaque mois une réflexion sensible sur ce qui nous relie : le désir, la séduction, l’ennui, la frustration… bref, sur la vie dans tout ce qu’elle a de vibrant et de plus complexe. Merci pour votre lecture 🧡