Kessel

#37 Là c'est nous. Le reste attendra.

Comment une parenthèse nourrit des mois de quotidien

Désir d'apprendre
4 min ⋅ 05/07/2026

En ce moment, les gens autour de nous commentent beaucoup notre couple. On nous dit « couple goal », on nous trouve inspirants, on nous dit que nous respirons le bonheur. Et à chaque fois, je réponds la même chose : « Ah bon ? » Je n'ose même pas demander pourquoi, ça me gêne je crois. Je déteste qu'on nous mette dans cette case, parce que comme tout le monde nous avons nos problèmes, nos désaccords et nos engueulades.

Hier soir, en rentrant d'un dîner, mon mari m'a dit : « Tu rejettes complètement le fait qu'on nous perçoive comme ça, alors que c'est vrai. On s'éclate, on se marre, on s'aime, on se désire, on adore notre trio avec notre fils. En ce moment, on est épanouis. » Il avait raison, et il a ajouté quelque chose qui m'a travaillée : il faut apprécier et reconnaître les phases où tout va bien, et surfer sur cette vague-là.

Pourquoi est-ce si difficile d'admettre que ça va bien ? Il y a une pudeur étrange autour du bonheur conjugal, un mélange de superstition et de politesse, comme si le nommer risquait de le faire fuir ou d'insulter ceux qui traversent une tempête. Alors on minimise. Et en minimisant, on rate quelque chose d'essentiel : une phase heureuse est une ressource, et une ressource qu'on refuse de voir est une ressource qu'on n'exploite pas.

Cette vague, je sais d'où elle vient. Nous rentrons d'une semaine de vacances à deux, sans enfant, sans agenda partagé, sans liste. Dès le jour 1 et minute 2 après avoir laissé notre fils, musique à fond dans la voiture, sourires aux lèvres, excitation maximale, nous avions changé de langue : les phrases sur l'organisation avaient disparu remplacées par une main qui traîne, un regard qui dure, des conversations parfaitement inutiles qui duraient des heures. Nous étions redevenu.es amant.es, avec une facilité presque vexante. Et depuis le retour, le quotidien surfe sur cette semaine. C'est le sujet du mois : le couple amant se recharge dans les parenthèses, puis se vit dans le quotidien, à condition d'entretenir la vague.

Ce que la parenthèse fabrique, et ce qu'elle laisse

Une parenthèse hors du quotidien agit sur trois leviers en même temps, et cette simultanéité explique sa puissance.

Elle coupe le mode gestion à la source. Sans choses à faire, l'attention redevient disponible pour l'autre et pour votre propre corps. Les chercheurs appellent intéroception cette capacité à percevoir ce qui se passe à l'intérieur de soi, le souffle, la chaleur, le poids du corps, et Bessel van der Kolk l’auteur du livre Le corps n’oublie rien que je vous conseille vivement, a montré combien ce canal se débranche quand l'esprit tourne en mode opérationnel. La parenthèse le rebranche, et le désir passe par ce canal.

Elle rend à votre partenaire son statut de personne. Dans un décor nouveau, vous le.la regardez avec des yeux nouveaux, choisir un chemin, exister en dehors des rôles domestiques. Esther Perel insiste sur ce point dans L'intelligence érotique : le désir a besoin de voir l'autre comme un être distinct, légèrement inconnu. Vous gérez quelqu'un depuis des mois, vous recommencez à le voir.

Et surtout, elle laisse un réservoir. Des images, des odeurs, des moments, des couchers de soleil, des bons restos. Ce capital continue de travailler après le retour : une allusion suffit à réactiver l'état de la semaine. Le souvenir partagé est une caresse différée.

C'est cela, surfer. Et voici la partie que presque personne ne dit : la vague retombe si personne ne l'entretient, parce que le mode gestion reprend tout l'espace qu'on lui laisse. L'entretien tient en presque rien. Une soirée avec un vraie temps de présence, la playlist de ce séjour qui tourne, un toucher sincère, tendre et sans attente, un souvenir raconté à voix haute.

D'abord, réhabilitons le gestionnaire

Vous pourriez conclure de tout cela que le quotidien est l'ennemi et la parenthèse le remède. Ce serait une erreur, et je vais prendre la défense de l'accusé. Tenir un budget à deux, synchroniser des agendas, partager la charge mentale de la maison, tout cela construit la sécurité qui rend une vie commune vivable. Le couple gestionnaire accomplit une œuvre considérable, et l'amour se nourrit précisément de cette fiabilité, de cette proximité, de cette prévisibilité.

Le problème est ailleurs, et il est neurologique. Le cerveau en mode gestion scanne, anticipe, liste, vérifie : un état mental tourné vers les tâches et le futur. Le désir vit dans l'état exactement inverse, ancré dans le présent et dans les sensations du corps. Ces deux états s'excluent au même instant. Vous pouvez exceller dans les deux modes, jamais dans les deux à la fois. Voilà pourquoi vous ouvrez la bouche à 21h dans le lit pour dire quelque chose de tendre et qu'il en sort une question sur les affaires du petit à ne pas oublier le lendemain.

Cette incompatibilité change la façon de poser le problème. Le couple qui ne désire plus est rarement un couple qui s'aime moins. C'est le plus souvent un couple qui vit en mode gestion permanent, sans sas de sortie. La bonne question devient alors : qu'est-ce qui permet de basculer d'un mode à l'autre, et pourquoi ce basculement coûte-t-il plus cher à certain·es qu'à d'autres ?

La partie qui demande de l'empathie

Il y a souvent, dans un couple, une personne pour qui le basculement semble facile et une autre pour qui il coûte un vrai travail. Ce déséquilibre fabrique des malentendus cruels : l'un·e se sent rejeté·e, l'autre se sent pressé·e, et chacun·e finit par croire que le problème vient de soi.

La recherche raconte autre chose. Rosemary Basson a décrit deux circuits de désir, tous deux parfaitement sains. Le désir spontané surgit avant le contexte, l'envie arrive d'elle-même. Le désir réactif émerge en réponse au contexte : la détente, la sécurité, le toucher, le temps. Les deux circuits coexistent dans tous les genres, et le profil de chacun·e évolue avec l'âge, le stress et les années de vie commune.

Et la variable que presque tout le monde oublie s'appelle la charge mentale. La personne qui porte la liste du foyer dans sa tête, les rendez-vous, les cadeaux, le niveau du stock de lessive, a structurellement plus de chemin à parcourir pour revenir dans son corps. Son mode gestion tourne en tâche de fond permanente. Lui demander de basculer par simple bonne volonté revient à demander à quelqu'un de dormir à côté d'un téléphone qui sonne.

Das ces cas là, la répartition de la charge mentale devient une question érotique à part entière, et j'assume entièrement cette phrase : alléger la liste de l'autre est un acte de séduction plus efficace que toute autre chose.

Cette semaine

Planifiez votre prochaine parenthèse, même si elle n’est que de quelques heures : une nuit ailleurs, une matinée sans téléphones, un dîner où les sujets d'organisation sont interdits. La parenthèse se décrète, elle arrive rarement toute seule. Et si vous êtes la personne au désir le plus spontané du couple, votre mission consiste à fabriquer le contexte au lieu d'attendre l'envie de l'autre : reprenez une part visible de la liste, préparez le terrain, offrez du toucher qui ne demande rien. Vous découvrirez que le contexte que vous fabriquez pour l'autre agit aussi sur vous.

Et quand la vague est là, reconnaissez-la. Dites-le à voix haute, à votre partenaire, à vous-même. Nommer une phase heureuse ne la fait pas fuir. Cela vous apprend ce qui l'a fabriquée, et ce savoir vous servira dans les phases où il faudra la refabriquer.

Pour conclure

On se retrouve début Aout pour une nouvelle édition de DÉSIR D’APPRENDRE, et d’ici là prenez soin de vous 🧡

Encore une fois un immense merci pour votre lecture, votre fidélité, et vos mots toujours si bienveillants.
Un immense merci à l’accueil apporté à mon programme Désir Vivant. Vous avez été super nombreux.se à vous l’offrir, et quel beau cadeau pour vous et votre couple !

Si ce sujet vous touche, si vous vous y retrouvez, écrivez-moi. Ces échanges sont toujours les plus beaux.

Avec toute mon affection,
Gabrielle

J’espère que cette newsletter aura été éclairante sur différents points. N'hésitez pas à me partager vos pensées et expériences, car c'est dans le partage que nous pouvons grandir et évoluer ensemble. Et si vous avez besoin de moi je suis ! ❤️

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Désir d'apprendre

Par Gabrielle Adrian

Je suis Gabrielle Adrian, sexologue clinicienne et thérapeute de couple. J’ai fondé en 2020 une plateforme d’accompagnement en sexothérapie pour ouvrir des espaces où l’on peut parler de désir, de la sexualité, du lien, du couple, sans tabou, et avec douceur et clarté. Dans ma newsletter Désir d’apprendre, je vous écris chaque mois une réflexion sensible sur ce qui nous relie : le désir, la séduction, l’ennui, la frustration… bref, sur la vie dans tout ce qu’elle a de vibrant et de plus complexe. Merci pour votre lecture 🧡